« Pour un
chevalier nul
déshonneur n’est
plus grand que celui
d’échouer dans une
quête. La gloire et
la richesse ne sont
d’aucun réconfort
pour celui qui a
failli ; la honte
lui ôte tout mérite
qu’il brille dans la
lice ou s’illustre
aux tournois. » [Anthoine
de Mortoise, La
Chartre
, fol.
415]
Le marais exhalait à
présent une odeur de
putréfaction fétide.
La profondeur de la
vase rendait la
progression du
cheval difficile, et
Anthoine avait déjà
pris du retard sur
son écuyer. Le
chevalier mit pied à
terre et tira sa
monture par la
bride. Il s’engagea
sur les traces de
Tome, se frayant un
chemin entre les
joncs à l’aide de
son épée. Un peu
plus loin le jeune
homme soliloquait à
voix basse sur la
nature des feux
follets et leur
habileté à détourner
les voyageurs de
leur itinéraire.
Anthoine sourit en
songeant à la
loyauté et à
l’enthousiasme du
garçon. Depuis
qu’ils s’étaient mis
en tête de capturer
une fée, son écuyer
l’avait accompagné
dans les endroits
les plus reculés du
monde sans jamais
manifester la
moindre lassitude.
Pourtant, les gens
s’étaient gaussés
d’une telle
entreprise, et les
autres chevaliers
considéraient
Anthoine comme
indigne de leur
ordre tant sa quête
leur semblait
ridicule et sans
espoir. Nul n’avait
osé mettre en doute
l’existence des fées
devant le chevalier,
mais personne ne se
faisait aucune
illusion sur l’issue
de cette aventure.
Et Anthoine n’était
qu’un vassal de
mainmorte des
Seigneurs de Tyl, il
aurait vite épuisé
le peu de richesse
qu’il possédait.
Maintenant Anthoine
doutait, mais il
s’était promis de ne
pas renoncer avant
d’avoir traversé
toute la Contrée en
long et en large,
dût il y passer des
années.
Le chevalier fut
tiré de sa rêverie
par les
hennissements de son
cheval. Tome
l’attendait en
sifflotant, appuyé
contre un arbre. Non
sans malice, il
reprit sa route
avant que son
seigneur ait pu le
rejoindre.
La veille ils
avaient allumé un
feu sur l’une des
rares collines
raisonnablement
sèche du marais, et
ils avaient partagé
leurs derniers
matefaim en buvant
une cruche de vin
Édrasien. Le jeune
écuyer n’avait pas
prononcé un mot de
tout le repas, perdu
dans d’obscures
réflexions. À la
fin, il avait
demandé, d’une voix
mal assurée comme
s’il craignait de
blesser son maître :
« Pourquoi
une fée, seigneur ?
- Parce que
quiconque boit son
sang voit sa
longévité
s’accroître, comme
le savent les Sages.
La quintessence des
fées est la plus
précieuse des
substances, Tome,
elle vaut le nectar
le plus subtil. Et
elle ne peut être
que meilleure que ce
vin », avait ajouté
le chevalier sur le
ton de la
plaisanterie. Mais
au fond de lui même
il avait douté
d’être capable
d’attenter à la vie
d’une fée. La
première fois qu’il
en avait vu une - ou
plus précisément
qu’il avait cru en
apercevoir une — il
n’avait même pas osé
l’approcher.
Tome s’enfonça
soudainement dans la
boue jusqu’à la
taille. En
maudissant sa
malchance, il tenta
de s’accrocher aux
branches d’un arbre
mort, mais elles lui
restèrent dans les
mains. « Mille
gobelins ! »
grommela-t’il en
revenant péniblement
sur ses pas. Sa
surprise se changea
en horreur quand une
tête hideuse, puis
bientôt une seconde,
surgirent devant
lui. Il voulut
reculer, mais le sol
se souleva dans son
dos, et une longue
queue hérissée de
pointes se dégagea
de la vase. Il
essaya désespérément
de rejoindre la
terre ferme, mais
l’animal gagna du
terrain sur lui et
s’approcha
dangereusement. Avec
un hurlement de
terreur, Tome
comprit qu’il avait
affaire à une hydre
des marais. Les cris
du jeune homme
firent sortir
Anthoine de sa
torpeur. « Chyme de
chimère ! » tempêta
le chevalier en
tirant son épée du
fourreau. Une tête
plongea vers
l’écuyer, le mordit
à l’épaule, manquant
de peu son visage,
et arracha un
morceau de chair.
Tome perdit
connaissance et
s’affaissa dans la
vase. La queue de
l’hydre s’enroula
autour de ses jambes
pour l’attirer plus
près des têtes.
Anthoine bondit
jusque devant
l’hydre, attrapa le
jeune homme par le
col, le releva et le
poussa derrière lui
de manière à le
mettre hors
d’atteinte. Il
frappa la première
tête, l’arrachant
littéralement du cou
de la bête. Un jet
de sang visqueux lui
éclaboussa le
visage, et il
ressentit une vive
brûlure tandis que
le liquide corrosif
lui dissolvait la
peau. Le cou
sectionné se divisa
à l’endroit où il
avait été coupé,
donnant naissance à
deux nouvelles
têtes. Avec un
sifflement strident
elles se jetèrent
sur le chevalier.
Occupé à parer les
coups de l’autre
tête, il ne put
éviter qu’une des
attaques, mais pas
la suivante. Les
crocs de l’hydre
s’enfoncèrent
profondément dans
son avant-bras,
traversant sa veste
de cuir et sa cotte
de maille. Anthoine
s’empressa de lui
briser les vertèbres
et de secouer son
bras pour en
détacher la gueule
qui y était plantée,
mais elle avait déjà
distillé son venin
dans ses veines.
Deux nouvelles têtes
ne tardèrent pas à
se former...
Lorsque l’hydre
eut sept têtes,
Anthoine commença à
faiblir. Il avait
les muscles
engourdis par les
morsures
empoisonnées de
l’animal, et son
épée lui paraissait
de plus en plus
lourde et malaisée à
manier. Et voilà que
derrière le monstre,
au milieu des joncs,
il aperçut l’objet
de toutes ses années
de quête. Car sans
aucun doute, il y
avait une fée
là-bas, sa vue ne
pouvait le tromper.
Les coups du
chevalier
redoublèrent
d’ardeur, et il
décolla trois têtes
à la fois. Sans leur
laisser le temps de
repousser, il offrit
son bras gauche en
pâture aux quatre
autres qui y
plantèrent leurs
dents. La violence
du choc le fit
tituber. D’un coup
d’épée, il les
trancha toutes à la
base et entreprit de
s’en débarrasser.
Tome gisait sur
le dos, visiblement
évanoui. Anthoine
rampa péniblement
hors de la mare qui
s’était formée
autour de l’hydre.
Il parvint à se
dresser sur ses
genoux, mais chaque
mètre en direction
des joncs lui était
insupportable. Son
crâne tambourinait
comme s’il allait
exploser, et la
sueur perlait à
grosses gouttes sur
son front. Sa
vision, troublée par
le poison qui
coulait dans ses
veines, se fit moins
précise, et il lui
sembla que le marais
devenait flou.
Chacun de ses
mouvements
s’accompagnait
d’élancements
douloureux. Il fut
pris
d’étourdissements et
de nausées à une
courte distance de
son but ; il
effectua la dernière
partie du trajet
sans même en avoir
conscience, puis
s’écroula dans la
boue au milieu des
plantes. Il écarta
les joncs d’une main
tremblante. Une
toute petite fée —
elle n’était pas
plus grande que la
main—était étendue
sur la feuille
duveteuse d’un
nénuphar. Elle
semblait dormir.
Lorsqu’il la vit,
nimbée de lumière,
telle une fleur à
peine éclose et
encore couverte de
rosée, Anthoine
oublia toute
souffrance.
Tes yeux sont
plus doux que le
souffle de la
mort,
tes lèvres
plus enivrantes
qu’un
alcool-sort,
et mes soucis
dans tes longs
soupirs
s’évaporent,
ma raison se
perd dans ton
parfum
d’ellébore.
Ses ailes diaphanes
étaient plus fines
que la soie, et son
parfum emplissait
l’air d’une douce
fragrance. La pâleur
de sa peau
contrastait avec le
rouge ardent de ses
lèvres. Sa poitrine
se soulevait
rapidement ; à un
moment ses mains
tressaillirent —
elle devait rêver,
songea le chevalier.
Ses longs cheveux
roux la recouvraient
partiellement,
voilant à peine sa
nudité. Ses cils
palpitèrent, elle
s’étira en baillant
et ouvrit lentement
les yeux. Anthoine
se vit soudain,
maculé de sang et de
terre, et sans trop
savoir pourquoi il
eut honte de lui.
Mais la fée esquissa
un sourire mutin
tandis qu’elle
plongeait son regard
dans celui du
chevalier et que
toute pensée
cohérente le
quittait. Anthoine
la prit délicatement
dans sa main,
tremblant à l’idée
de pouvoir la
blesser...
Lorsque
Tome s’éveilla et
fut en mesure de se
lever, il trouva son
maître à quelques
pas du cadavre de
l’hydre, étendu dans
la vase, une
libellule posée au
creux de la main.