Un temps nouveau
s'annonçait. En sortant, je sentis
le froid envahir mon corps. Les
nuages noirs s'étaient amoncelés
dans le ciel parisien, et le vent
s'était mis à souffler plus fort. Je
relevai machinalement le col de mon
imperméable tandis que j'avançais,
hagard, vers la station de métro la
plus proche. Je bousculai plusieurs
passants, oubliant de m'excuser, et
je sentais peser sur moi des regards
d'antipathie et de stupeur
mélangées.
Je finis par arriver chez moi sans
m'en rendre compte, n'ayant aucun souvenir de mon
trajet. Je tombai lourdement dans le canapé. Je ne
parvenais toujours pas à réaliser ce que j'avais entendu
une heure ou deux auparavant. Tout se bousculait dans ma
tête, et Morphée eut raison de tout.
La nuit était tombée lorsque je me
réveillai. Comme un réflexe, j'allumai la télévision. La
date me revint. Je tombai sur les vœux de notre
Président de la République. Aucune émotion n'était
visible sur son visage; aucun tremblement dans la voix
lorsqu'il parlait de l'avenir des Français et de
l'Europe. Devinant la tourmente derrière le masque, je
saluai en moi-même son courage. Je l'avais rencontré
dans d'étranges circonstances quelques heures plus tôt.
D'un âge égal au mien, c'est-à-dire
relativement jeune pour exercer une pareille fonction,
Olivier Besancenot avait réussi à déjouer tous les
pronostics préélectoraux, reléguant au rang de troisième
homme celui dont les media s'apprêtaient à fêter le
triomphe. Je n'avais pas voté pour lui, mais depuis le
début de son mandat et au cours de la réunion à laquelle
j'avais participé, je m'étais pris à estimer le courage
intellectuel dont à ma grande surprise il avait su faire
preuve. J'étais sûr que d'autres, au même instant, se
faisaient la même réflexion.
Cependant, rien ne me faisait sortir
de la tête les propos qu'il avait tenus le matin même.
Je m’étais retrouvé à l'Élysée avec les plus hautes
sommités françaises en biologie, toutes branches
confondues. Ma présence parmi eux me sembla quelque peu
incongrue, moi qui n’avait publié que quelques articles
ayant tous suscité la controverse dans le milieu de la
génétique.
Ce que nous révéla le Président
plongea toute l'assemblée dans l'effroi.
Selon les météorologistes les plus
reconnus, il fallait s'attendre à des bouleversements
climatiques dont les conséquences seraient aussi
soudaines qu'essentiellement imprévisibles. Les
anomalies dans la circulation du Gulf Stream ainsi que
les hausses de températures de plus en plus fréquentes
dues à El Nino laissaient craindre le pire. La fonte de
toutes les glaces de l'Arctique et d'une bonne partie de
celles de l'Antarctique provoqueraient une montée du
niveau des mers telle que des milliers de kilomètres
carrés seraient engloutis. On prévoyait la disparition
de nombreux États, comme les Pays-Bas. Paris elle-même
serait sous les eaux. Pour les territoires épargnés, le
réchauffement serait tel qu'il y règnerait des
températures comme en connaissent le désert du Sahara ou
la Vallée de la Mort au Mexique. Cela, plusieurs
météorologues l'avaient envisagé, mais tout portait à
croire que ces catastrophes se produiraient dans
quelques dizaines d'années tout au plus.
A ce point de l'exposé, plusieurs de
mes confrères se demandèrent la raison de leur présence
à cette étrange conférence sur le climat.
Le Président leur répondit en
reprenant son discours, et la réponse fut plus
effroyable encore.
Dans une des laboratoires secrets de
la Zone 51 aux Etats-Unis étaient mises au point des
armes bactériologiques. L'une d'elles était un blé
génétiquement modifié de telle manière à altérer le
génome des êtres vivants qui en consommaient. « C’es
impossible!« s’exclama le Professeur Beauroy d’une voix
blanche, approuvé par nombre de ses confrères. Des
preuves apportées plus tard leur donnèrent tort. Le
problème eut pu être circonscrit par une interdiction de
consommer des OGM, seulement ce blé mutant avait déjà
contaminé toutes les autres cultures à la surface de la
Terre. "Nous n'en savions rien." lâcha le Président.
Cela faisait semble-t-il près de vingt ans que les USA
cachaient la vérité au reste du monde, par crainte d'une
guerre nucléaire. La conséquence de cette mutation sur
l'être humain était une inéluctable stérilité sous deux
générations tout au plus. Il me revint alors en mémoire
quelques faits divers restés inexpliqués, la disparition
mystérieuse du professeur Doherty, célèbre généticien
américain, ainsi qu'une hausse spectaculaire de la
stérilité parmi plusieurs communautés indiennes du
Nevada.
L'extinction de la race humaine...
Cette réunion n'eut bien sûr jamais eu
lieu.

Plusieurs mois s'étaient écoulés, et
tout s'était enchaînés très vite. Des fonds spéciaux et
occultes m'avaient été alloués sans restriction, comme à
chacun des chercheurs présents à la réunion. J'étais en
relation quotidienne avec les autres chercheurs eux
aussi dans le secret de l’Omega. C'est là que je
constatai combien il est aisé de faire disparaître des
millions d'euros des comptes de l'État. Il me fallait
cacher à mes collègues de l'Université d'Évry les
véritables buts de mes travaux. Ce que je fis sans trop
de difficultés étant donné la réputation de rebelle
dont je jouissais. Rebelle, je ne l'étais plus aux yeux
des Initiés, terme dont nous avions convenus pour nous
nommer.
J'avais tous les moyens possibles à ma
disposition, mais je piétinais. Pourtant mon idée était
simple : concevoir un être humain génétiquement modifié
, par ajout de gènes résistants à l'Omega, ou la
neutralisant. Utilisant les bonnes vieilles lois de
Mendel, ce gène devait être dominant afin d'être
transmis héréditairement. Et les HGM - Humains
Génétiquement Modifiés - propageraient par reproduction
le remède. Une fois la modification réussie sur un
embryon, il serait facile pensai-je de la refaire sur
d'autres. Cela impliquait que moi-même je n'aurais
probablement pas d'enfant, mais j'avais chassé cette
idée de mon esprit depuis longtemps.
Les initiés de l'INRA avaient d'ors et
déjà compris comment le gène mutant se répandaient d'une
culture à l'autre, inexorablement. Comment le gène
passaient des plantes aux hommes, cela était encore
inexpliqué. Et pourquoi le gène affectait la
descendance?
Sur la base d'analyses chimiques, il
n'y avait aucun moyen de distinguer le gène de l'Oméga
d'un gène sain. On aurait pu s'attendre, comme dans la
genèse de tout artefact, à un mélange racémique,
contenant autant d'acides aminés lévogyres que
dextrogyres. Or il n'en était rien. Imitant la Nature,
chaque mutant se présentait sous la forme lévogyre.
L'insertion dans le patrimoine génétique humain ne
pouvait par conséquent qu'en être facilitée. Je restais
néanmoins convaincu qu'il devait être possible de
substituer certaines réactions stéréospécifiques lors de
la duplication de l'ADN. Qu’est-ce qui pouvait bien
augmenter la force des liaisons peptidiques de l’allèle
mutante? J'avais besoin de faire un tour en voiture...
En conduisant, j'étais toujours plongé
dans mes méditations et je m'arrêtai juste à temps à un
passage à niveau. Un train peut en cacher un autre,
lus-je machinalement. Un mensonge peut en cacher un
autre. Un gène peut en masquer un autre. Notre Premier
Ministre était-il un initié lui aussi? Je me souvins de
ces images du journal de 20 heures d'il y a des années,
alors qu'il était le leader de la Confédération Paysanne
, quand il arrachait des plans d'OGM. Les informations
sont tellement diluées et déformées que les évènements
du monde arrivaient à l'œil du spectateur lambda comme
un magma chaotique et incompréhensible. Des faits
apparemment sans relation s'agrégeaient maintenant dans
une effroyable logique. L'observation dépend de la
théorie. Que penser de ces taux de stérilité
anormalement élevé en Pologne? Contrecoup du nuage de
Tchernobyl, avaient-ils dit. Et au Nouveau Mexique
alors? Je fus brusquement rappelé à l'ordre par des
coups de klaxons rageurs.
Aujourd'hui je devais rencontrer le
Professeur Schwinger, une confrère allemande. Elle était
fort réputée pour ses travaux sur les jumeaux. La
comparaison de couples homozygotes et hétérozygotes
constituait il est vrai une voie royale dans une
meilleure compréhension des phénomènes épigénétiques. Un
vrai jumeau étant en fait un clone naturel de l'autre,
cela ouvrait des perspectives, seulement les lois
bioéthiques interdisaient certains travaux. Sauf pour
nous, les initiés...
On se retrouva à Nancy, place
Stanislas. C'était une très belle femme, grande et
élancée. De magnifiques cheveux d'un blond cendré
retombaient en cascade sur ses épaules. Wasserfall
blond, eût dit Rimbaud. Bien qu'elle fût âgée de 45 ans,
son allure et sa prestance lui en faisaient paraître 20
de moins. Souvent courtisée, elle ne s'était cependant
jamais mariée. Je n'avais jusqu'alors jamais vraiment
prêté attention à sa beauté. Peut-être le cadre
romantique de cette place et la chaleur de Juillet y
contribuaient-il?
Après une promenade dans le parc où
nous échangeâmes les maigres résultats de nos travaux,
nous décidâmes d'aller prendre un café.
S’exprimant dans un français parfait,
Angela me subjugua par l'étendue de sa culture. Notre
agréable conversation dériva bien vite de la biologie,
et ce fut avec plaisir que j'acquiesçai à son invitation
d'aller faire un tour en voiture. "Et c'est moi qui
conduit!" dit-elle avec un sourire malicieux.
Mais tandis que nous quittions la
ville et que nous nous enfoncions dans la forêt, je
sentis s'abattre sur moi une fatigue que malgré tous mes
efforts je ne pus combattre...

Je me réveillai dans une chambre
bleue. J'étais allongé tout habillé sur le lit non
défait. Je promenai un regard circulaire sur la pièce,
décorée de reproductions de Van Gogh. Où étais-je?
J'avais manifestement été drogué. Cela prenait un tour
inquiétant. J'allai à la porte, mais je ne pus l'ouvrir.
Et mon téléphone portable avait disparu. La fenêtre
donnait sur un parc dont je n'apercevais la limite,
sinon une forêt au loin. Je m'assis sur le lit, tentant
d'analyser calmement la situation.
J'entendis bientôt le bruit d'une clé
dans la serrure et Angela parut sur le seuil.
"Qu'est-ce que cela signifie? demandai-je
fermement.
- Ne vous affolez pas, répondit-elle avec
calme.
- Où suis-je?
- Chez un ami.
- Pourquoi m'avoir drogué?
- Il le fallait.
- Pourquoi?
- Me faites-vous confiance? je ne vais
pas vous tuer!
- Pourquoi?
- J'ai peut-être ce que vous cherchez."
D'un geste, elle m'invita à la suivre.
Nous descendîmes un escalier au bout d'un long corridor.
Nous étions selon toute vraisemblance dans un château.
Ce que je vis en tournant la tête au bas de l'escalier
me fit instinctivement reculer d'un pas. Un immense
portrait d'Adolf Hitler occupait une bonne partie du mur
à côté de moi. " Vous comprendrez dans quelques minutes,
ne craignez rien." me dit -elle, tentant dirait-on de me
rassurer.
Peu après parut un vieillard au regard
perçant. Il s'avança vers moi en me tendant la main et
me dit en français avec un sourire : "Je suis le
Professeur Heisenstein. Bienvenue dans mon château." Je
ne lui serrai pas la main, ce qui sembla nullement
l'affecter. Bien sur, j'avais envie de fuir, mais ma
curiosité fut la plus forte, aussi je m'assis sur le
divan et écoutai Heisenstein.
Il avait été durant les années 1930 un
jeune chercheur en biologie au service du IIIème Reich,
essayant de réaliser les rêves que caressait Hitler sur
l'amélioration de la race humaine. Après la guerre, il
était parvenu à se cacher, mais sa passion pour ses
recherches était si dévorante qu'il ne pût se résoudre à
les abandonner. Le château dans lequel nous nous
trouvions avait appartenu avant-guerre à une famille
juive qui disparut dans l'holocauste. Il ne lui fut pas
difficile d'en faire l'acquisition. La vente de toiles
de maîtres prises aux Juifs lui permit d'acheter le
matériel nécessaire à ses travaux. Il suivait depuis une
soixantaine d'années l'évolution des découvertes en
génétique, et il était parfois arrivé que ses hypothèses
précédassent celles de la communauté scientifique. Il
était naturellement au courant de tout ce qui concernait
l'Omega. Selon lui, l'homme qui en était à l'origine
devait être un de ses anciens collègues, nommé Lippmann.
"Déjà à l'époque, c'était son dada. J'ai tout de suite
reconnu sa patte. Vous ne vous doutez pas du nombre
d'ex-scientifiques au service de notre bon Führer qui
ont ensuite travaillé pour les autres. Les recherches
militaires ont bien souvent un pas d'avance sur les
recherches civiles." conclut-il.
J'étais resté sans mot dire. Un
mélange de répulsion et de fascination habitait mon
esprit. Le vieillard reprit : " J'ai la nostalgie du
IIIème Reich. A cette époque, les prisonniers du front
russe, les homosexuels et même les juifs constituaient
un matériel de recherche en quantité quasi illimitée.
Combien en ai-je personnellement sacrifié sur l'autel de
la science?...Des centaines, probablement. De nos jours,
il est tellement plus difficile de se procurer du
matériel de qualité. Notre Führer était un visionnaire,
mais il a fallu aussi se soumettre à certaines
réalités." Face à l'air choqué qui devait se lire sur
mon visage, Angela me dit simplement :" Comme vous dites
en France, on ne fait pas d'omelette sans casser
d'œufs."
" La Nature est ainsi : certains
survivent, d'autres meurent. C'est injuste, immoral,
mais c'est ainsi. L'homme a fait du loup un chien. Vos
religions stupides, contredisant les volontés de notre
Dieu, on fait de l'homme un sous-homme! Il n'y a aucun
intérêt à laisser vivre les faibles, les infirmes, les
légumes. Si tant est qu'on appelle ça vivre..."
Je restai sans voix une fois de plus
devant la rhétorique implacable du professeur. Avant que
je n'ai pu prononcer le moindre mot, il repartit : "
Refaire de l' homme un Homme, l'améliorer, c'est le
travail de toute ma vie. Je ne fais que corriger les
erreurs passées pour remettre l'humanité dans le droit
chemin de la volonté divine. J'ose espérer qu'à l'aune
de la situation actuelle vous en mesurez la prégnance."
Heisenstein fit une pause et regarda
Angela elle aussi restée muette. " N'est-elle pas
resplendissante?" me fit-il en souriant. J'opinai de la
tête. " Son père était un ingénieur excellent en
mathématiques, doublé d'un remarquable athlète, brillant
en football. Grand et blond, bien bâti comme les aimait
notre Führer. Quant à feu sa mère, elle était médecin,
et remarquable nageuse. De plus, une véritable amie." me
dit-il non sans un soupir.
" Je suppose que notre ami est
impatient de connaître la raison de sa présence ici,
intervint Angela.
- Nous y venons." lui répondit le
vieillard, et, se tournant vers moi : " Je me suis
intéressé à vous dès le début de votre carrière. J'ai vu
dans vos théories si injustement controversées la marque
d'une intelligence supérieure, d'un esprit vif et
ouvert, c'est pourquoi j'ai pensé que vous en seriez le
plus à même d'apprécier les résultats de mes travaux.
Veuillez me pardonner pour les conditions dans
lesquelles vous êtes venu chez moi." J'avais hésité à
prendre ses propos pour un compliment, venant d'un tel
homme. "Pendant que vos recherches à tous piétinaient,
les miennes étaient déjà bien avancées. Mais plutôt que
de vous encombrer la tête d'explications techniques,
laissez-moi d'abord vous présenter les fruits de mes
recherches." Le professeur se leva et disparut derrière
une porte de l'autre coté de l'escalier. " Mes filles."
me glissa Angela. Je n'arrivais pas à y croire.
L'humanité sauvée par un nazi coupable de crimes contre
l'humanité. Ironie du sort...
J'entendis tout à coup le professeur
crier en allemand : " Marina, Garance, Diane, venez!"
Je fus quelque peu surpris lorsque je
vis paraître trois ravissantes jeunes filles à la suite
du professeur. Il était difficile de les imaginer en
sauveuses de l'humanité. Toutes trois étaient de type
métisse , ce qui me surprit après l'exposé du
professeur, alors que je les aurais imaginées blanches
et blondes comme leur mère. Si Marina et Garance se
ressemblaient beaucoup, et devaient avoir 18 ou 19 ans,
en revanche Diane paraissait plus jeune , peut-être 14
ans. Toutes trois étaient fort jolies, bien que d'une
beauté différente de celle d'Angela.
De doux cheveux frisés invitant aux
caresses encadraient l'adorable figure de Marina. Des
biceps musclés saillaient sous les manches de son
pull-over. "Elle est frileuse." me dit Angela. Elle ne
mesurait qu'un mètre soixante, mais était de
constitution robuste.
Sa sœur Garance lui ressemblait
beaucoup de visage, mais était plus élancée, et devait
mesurer un mètre soixante quinze comme sa mère. Un short
laissait voir ses cuisses athlétiques et bronzées. Sa
peau cependant ne semblait pas avoir la même texture que
celle de Marina, mais plutôt celle de Diane.
La benjamine était d'autre part
différente de ses aînées. Agée d'environ une quinzaine
d'années, ses cheveux étaient plus bouclés que frisés,
comme sa mère.
Toutes trois me dirent bonjour de
leurs voix angéliques, et je fus heureux à ce moment -là
d'avoir appris l'allemand. Elles me regardaient avec
curiosité, intimidées aussi, n'étant sans doute pas
habituées à recevoir de la visite.
" Grand-père, est-ce que je peux
retourner jouer? Je veux finir mon rubicube, demanda
Diane.
- Oui ma petite, lui répondit
affectueusement Heisenstein.
- Et toi Marina, retourne étudier le
droit.
- Mais...euh... le droit c'est nul,
protesta l'intéressée.
- Quand tu auras fini, je t'expliquerai
le mystère des pyramides."
Sur ces mots, les trois beautés
disparurent aussi prestement qu'elles étaient venues et
le vieil homme les accompagna.
" Marina est une râleuse, elle a un sacré
caractère, mais elle est aussi râleuse que brillante, me
dit avec un sourire attendri Angela.
- Et quel âge ont-elles?
- Marina 28 ans, Garance 19 et Diane 14.
- Marina a 28 ans vraiment? Je lui en
aurais donné 18.
- Et oui!
- Elle paraît plus jeune, comme sa mère,
ajoutai-je.
- Merci."
Heisenstein revint quelques minutes
plus tard. " Ne sont-elle pas magnifiques? me
demanda-t-il.
- Oh oui.
- Mais laissez-moi maintenant vous
expliquer en quoi elles sont exceptionnelles.
Contrairement aux apparences, toutes les
trois sont d'un certain point de vue des triplées,
issues du même œuf, que j'avais d'abord séparé en deux.
Fécondation in vitro en clair. D'un autre point de vue,
ce sont des clones. Leur père était un jeune nègre un
peu idiot comme beaucoup de nègres, mais dont les
qualités physiques étaient intéressantes. J'ai donc
réimplanté le premier œuf dans Angela et conservé dans
l'azote liquide le second dans l'attente de progrès en
recherche génétique. Marina est la moins améliorée des
trois, je n'ai même pas touché à son génome. Les travaux
intéressants ne commencèrent réellement qu'avec Garance.
Je réitérai le processus de séparation afin de conserver
toujours un œuf de rechange. C'est donc sur l'œuf de
Garance que j'ai commencé à me livrer à des
manipulations eugénistes sérieuses. J'aurais pu le
détruire, mais c'était un risque à courir, on ne fait
pas d'omelette sans casser d'œuf, et j'en avais de toute
façon un autre. La première étape a été de l'immuniser
contre toutes les maladies répertoriées en agissant
directement sur son matériel génétique. Vous pensez que
c'était impossible il y a une vingtaine d'années,
n'est-ce pas?
- Pour autant que je sache, oui,
répondis-je.
- Eh bien je vous dirais que le
cloisonnement de vos institutions scientifiques,
entraînant une concurrence et un manque d'échange
d'informations entre vos laboratoires rendant plus
difficile la progression de vos recherches à tous. Vous
avanciez à tâtons dans le noir, tandis que moi je
possédais dans toutes leur clarté les connaissances
nécessaires. Mais laissons de côté ces considérations de
médiocre politique dans lesquelles je m'égare, et
revenons à nos moutons.
La molécule d'ADN comporte de nombreuses
redondances dont le but semble-t-il est de palier les
erreurs éventuelles afin d'assurer une parfaite
transmission de l'information. Mon idée a été d'utiliser
une partie de ces redondances pour encoder l'immunité
aux maladies. L'Omega comprise. Car je savais pour
l'Omega. On ne se défait jamais complètement de son
passé. Par des moyens dont je vous passe les détails,
j'avais pu me procurer une souche. Croyez-moi, je suis
admiratif de l'œuvre de Lippmann. Son Omega est une pure
merveille, un véritable bijou de destruction. Seulement
il y a une faille, que seul un bon généticien doublé
d'un bon chimiste pouvait déceler. Et comme vos
disciplines sont cloisonnées, cela vous échappe à tous
pour l'instant. Du point de vue de la chimie, l'ADN
n'est qu'une molécule, ni plus, ni moins. L'Omega idem.
Il fallait donc empêcher l'Omega de se substituer à la
guanine. C'est là que j'eux l'idée d'utiliser la
réaction de Friedel et Craft. Vous n'en avez jamais
entendu parler, n'est-ce pas?
- Non, reconnus-je
- Ce problème étant réglé, le suivant
était d'en assurer la propagation dans la race humaine.
Il fallait donc selon les lois de Mendel que chacune des
allèles de Garance soit de type dominant. Par analogie
avec la présence ou l'absence de protéine déterminant le
groupe sanguin , j'ai orienté mes recherches sur cette
base-là. Je sais que vous avez eu la même idée, sans
toutefois parvenir à la concrétiser. La thermodynamique
est cette fois-ci venue à mon secours. La fixation de la
protéine idoine ne pouvait se faire qu'à une température
de 1213°K, ou par ajout d'un catalyseur. Comme une telle
température détruirait l'ADN, il a fallu trouver le bon
catalyseur. A ce stade, ma crainte était que ce
mécanisme artificiel ne se reproduise pas spontanément
en milieu non catalysé. Mais il fallait que j'essaie. Je
le sentais comme une nécessité impérieuse. Et ça a
marché. Je dois avouer que je me retrouvai en face d'un
phénomène que scientifiquement je ne comprends pas
encore. Ma foi, la Vie finit toujours par se frayer un
chemin. Des années de travail, dont les journées de
travail de 20 heures n'étaient pas rares. Mais je suis
aujourd'hui satisfait de clouer le bec à Lippmann!"
Il me restait à comprendre pourquoi la
texture de la peau de Garance et de Diane semblait
différente de celle de Marina. Cela m'intriguait. " Vous
savez qu'il faut se préparer à l'éventualité d'un
réchauffement climatique et à une diminution de
l'épaisseur de la couche d'ozone, me dit le professeur.
La peau des nègres est, il faut le reconnaître, la mieux
adaptée à cela. Je ne pouvais cependant pas me résoudre
à voir disparaître la race blanche, aussi le métissage
était la seule solution. Vous froncez les sourcils quand
je parle de race blanche, cela ne me surprend pas...
Mais c'est sans importance... Par ailleurs, une nouvelle
ère glaciaire est tout aussi envisageable. Il fallait
donc que les nouveaux hommes résistent au froid. Je me
suis inspiré de la Nature, et appliqué le même procédé
de substitution génétique à Garance et Diane. Cela
explique qu'elles ne soient pas frileuses comme l'est
leur jumelle Marina. En fait, Garance et Diane ont dans
leur ADN une infime quantité d'un gène étranger, celui
du phoque à capuchon."
Plusieurs jours avaient passé, et
j'étais toujours au château. Marina, Garance et Diane
s'étaient habituées à ma présence, et des liens d'amitié
commençaient à se nouer. Heisenstein m'avait montré son
antre où il faisait ses recherches, dont l'équipement
était digne des meilleurs laboratoires du CNRS. Même si
tout ce qu'il m'avait expliqué paraissait cohérent, il
me fallait des preuves. " Vous en aurez." fut la seule
réponse du vieillard. Le sort de l'humanité suspendu aux
travaux d'un vieux nazi, voilà qui n'était guère
réjouissant. Et les informations sur l'était actuel des
recherches émanant des différents laboratoires à travers
le monde, que collectait Angela, confiaient au
pessimisme.
Moi qui avais fumé jusqu'à deux
paquets de cigarettes par jour, je n'aurais jamais pensé
atteindre l'âge de 89 ans.
Le professeur mourut peu de temps
après mon incroyable séjour chez lui. Angela et moi-même
rassemblâmes et ordonnâmes les centaines de feuillets
qui composaient ses notes, et nous les diffusâmes dans
la communauté scientifique. Nous reçûmes le Prix Nobel,
mais nous tûmes le nom de celui qui aurait dû en être le
lauréat. On dit que le chemin de l'enfer est pavé de
bonnes intentions. Et si, également, le chemin du
paradis en était pavé de mauvaises? Quoi qu'il en soit,
la personnalité de Heisenstein restait une énigme dont
la clé disparut avec lui.
S'appuyant sur ses travaux, une vaste
opération de clonages et de fécondations fut organisée.
Ainsi, en secret, une nouvelle humanité avait commencé
à remplacer l'ancienne, toutes deux inconscientes de la
vérité. Les initiés qui eurent la tentation de parler,
ou qui commencèrent à le faire, furent réduits au
silence. L'éparpillement des savoirs restait cependant
le meilleur moyen de préserver le secret.
J'étais resté en contact avec les
trois filles d'Angela, mais avec le temps ceux-ci
s'étiolèrent un peu. Je sus que Marina était devenue une
championne de body building, et qu'elle s'était mariée
avec un dénommé Jérôme, individu globalement médiocre,
sans qualité particulière. Celui-ci exerçait la noble
profession de vigile chez Saint Maclou, sa pilosité
excessive lui permettant tel le caméléon de passer
inaperçu au milieu des moquettes. Ils sont heureux comme
ça, paraît-il, et ont eu quatre enfants. Le cœur a ses
raisons que la raison ne connaît pas. Garance, après de
brillantes études de droit, dirigeait un grand cabinet
d'avocats, travaillant 70 heures par semaine. Elle est
restée vieille fille. Elle n’a jamais voulu avoir
d’enfant, laissant inutilisé son formidable potentiel.
Que peut-on contre la liberté individuelle et le droit
des femmes à disposer de leur corps? Quant à Diane, elle
avait enterré l'art contemporain remettant à la mode le
métier en peinture, la sensation esthétique primant sur
le concept. Son œuvre la plus célèbre s'appelle "Mon
cerveau est un rubicube". On raconte qu'elle aurait
couché avec le tout Paris culturaux. Elle aurait eu,
selon la légende, des dizaines d’enfants, tous placés à
l’assistance. Diane la chasseuse d'hommes...En repensant
qu'elles étaient toutes trois issues du même œuf, je me
suis souvent dit qu'une synthèse des trois aurait donné
la femme idéale.
Je me suis retiré du monde
scientifique quelques mois après l'obtention du Nobel
pour me consacrer à la philosophie. Science sans
conscience n'est que ruine de l'âme, dit-on. J'avais
passé la majeure partie de ma vie dans un matérialisme
positiviste, attitude courante chez les chercheurs,
n'envisageant les phénomène vitaux que j'étudiais que
sous leur aspect mécaniste. Une intuition mystérieuse
m'avait poussé à la lecture de Hegel. Au commencement
était l'Idée, puis l'Idée se fit Nature, puis la Nature
engendra l'Homme, puis l'Homme retourna à l'Idée. La
Nature, l'Homme, l'Idée, Dieu, le Tout était dans l'Un,
l'Un était dans le Tout, couple dialectique
indissociable.
Il n’y avait toujours pas eu d’indice
augurant d’un bouleversement climatique dans un futur
proche. Peut-être nous étions-nous trompés? La
météorologie était loin d’être une science exacte.
Les humains disparaissaient peu à peu.
Les pos-humains aussi. Nous avions échoué dans notre
tentative de créer un surhomme. Les taux de stérilité
étaient proches de 100%, et bientôt les atteindraient.
C'en était fini de la race humaine. Je songeai à arrêter
l'écriture de mon témoignage, mais j'avais le vague
espoir qu'un jour des extraterrestres tombassent dessus.
On écrit toujours pour quelqu'un, disait Sartre. Il
n'avait pas tort.
Le facteur sonna deux fois, comme
toujours. C'était une lettre venant du fils aîné de
Marina et de son homme-moquette. Bon Dieu, comment
s'appelle-t-il déjà? Un faire-part de naissance! C'était
impossible! Passé deux générations, la stérilité était
inéluctable! Je leur téléphonai, et ils me firent
écouter les cris de leur bébé. Fiévreusement je me
connectai à Internet, je savais où chercher, moi
l'ex-initié. Ça et là dans le monde, des enfants
naissaient. En petit nombre certes, mais la Vie s'était
frayée un chemin. L'espoir renaissait.
Nous avions fait fausse route en
voulant créer un être surévolué. Concevoir un individu
était une erreur. La Nature, dans son infinie sagesse,
avait pris soin de ne pas mettre tous ses œufs dans le
même panier, contrairement à nous. La Nature avait
réussi sans rien faire de plus là où nos plus brillants
esprits avaient échoué. Tout était déjà là. Ironie du
sort, une fois de plus. L'anémie falciforme est une
maladie héréditaire permettant de résister au paludisme.
En voulant lutter contre une maladie, nous nous
exposions à une autre. Le Mal peut devenir le Bien, et
vice-versa. Ce qui dans certains cas est une faiblesse
est d'autres une force. Ce qui fait notre force, à nous
humains, ne réside pas dans les attributs d'un individu,
aussi exceptionnels soient-il, mais dans la richesse et
la diversité de toute notre race. Il y aurait toujours,
quoi qu'il arrive, des hommes pour s'adapter et
survivre. J'en étais convaincu.
Je me suis allongé. Je suis heureux.
Il me revient en mémoire ces phrases de Claude Bernard
qui maintenant prennent une signification mystique : "
Il n'y a aucune réalité objective dans les mots vie,
mort, maladie, santé. Ce ne sont que des expressions
dont nous nous servons pour abréger le langage."
Aujourd'hui je comprends. La maladie, la santé ne sont
qu'une. La vie et la mort ne sont qu'une. Je sais que
chaque atome de mon être est lié avec chaque atome de
l'Univers. Je sais que par le miracle de la Vie, je
suis lié à chacun des autres hommes. Je sais que l'Un se
fond dans le Tout. Je sais que, là-bas, quelqu'un
m'attend. En sortant, je sens le froid envahir mon
corps. Un Temps nouveau s'annonce.
©
Abricotine










