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   Un temps nouveau s'annonçait. En sortant, je sentis le froid envahir mon corps. Les nuages noirs s'étaient amoncelés dans le ciel parisien, et le vent s'était mis à souffler plus fort. Je relevai machinalement le col de mon imperméable tandis que j'avançais, hagard, vers la station de métro la plus proche. Je bousculai plusieurs passants, oubliant de m'excuser, et je sentais peser sur moi des regards d'antipathie et de stupeur mélangées.

   Je finis par arriver chez moi sans m'en rendre compte, n'ayant aucun souvenir de mon trajet. Je tombai lourdement dans le canapé. Je ne parvenais toujours pas à réaliser ce que j'avais entendu une heure ou deux auparavant. Tout se bousculait dans ma tête, et Morphée eut raison de tout.

   La nuit était tombée lorsque je me réveillai. Comme un réflexe, j'allumai la télévision. La date me revint. Je tombai sur les vœux de notre Président de la République. Aucune émotion n'était visible sur son visage; aucun tremblement dans la voix lorsqu'il parlait de l'avenir des Français et de l'Europe. Devinant la tourmente derrière le masque, je saluai en moi-même son courage. Je l'avais rencontré dans d'étranges circonstances quelques heures plus tôt.

   D'un âge égal au mien, c'est-à-dire relativement jeune pour exercer une pareille fonction, Olivier Besancenot avait réussi à déjouer tous les pronostics préélectoraux, reléguant au rang de troisième homme celui dont les media s'apprêtaient à fêter le triomphe. Je n'avais pas voté pour lui, mais depuis le début de son mandat et au cours de la réunion à laquelle j'avais participé, je m'étais pris à estimer le courage intellectuel dont à ma grande surprise il avait su faire preuve. J'étais sûr que d'autres, au même instant, se faisaient la même réflexion.

   Cependant, rien ne me faisait sortir de la tête les propos qu'il avait tenus le matin même. Je m’étais retrouvé à l'Élysée avec les plus hautes sommités françaises en biologie, toutes branches confondues. Ma présence parmi eux me sembla quelque peu incongrue, moi qui n’avait publié que quelques articles ayant tous suscité la controverse dans le milieu de la génétique.

   Ce que nous révéla le Président plongea toute l'assemblée dans l'effroi.

   Selon les météorologistes les plus reconnus, il fallait s'attendre à des bouleversements climatiques dont les conséquences seraient aussi soudaines qu'essentiellement imprévisibles. Les anomalies dans la circulation du Gulf Stream ainsi que les hausses de températures de plus en plus fréquentes dues à El Nino laissaient craindre le pire. La fonte de toutes les glaces de l'Arctique et d'une bonne partie de celles de l'Antarctique provoqueraient une montée du niveau des mers telle que des milliers de kilomètres carrés seraient engloutis. On prévoyait la disparition de nombreux États, comme les Pays-Bas. Paris elle-même serait sous les eaux. Pour les territoires épargnés, le réchauffement serait tel qu'il y règnerait des températures comme en connaissent le désert du Sahara ou la Vallée de la Mort au Mexique. Cela, plusieurs météorologues l'avaient envisagé, mais tout portait à croire que ces catastrophes se produiraient dans quelques dizaines d'années tout au plus.

   A ce point de l'exposé, plusieurs de mes confrères se demandèrent la raison de leur présence à cette étrange conférence sur le climat.

   Le Président leur répondit en reprenant son discours, et la réponse fut plus effroyable encore.

   Dans une des laboratoires secrets de la Zone 51 aux Etats-Unis étaient mises au point des armes bactériologiques. L'une d'elles était un blé génétiquement modifié de telle manière à altérer le génome des êtres vivants qui en consommaient. « C’es impossible!«  s’exclama le Professeur Beauroy d’une voix blanche, approuvé par nombre de ses confrères. Des preuves apportées plus tard leur donnèrent tort. Le problème eut pu être circonscrit par une interdiction de consommer des OGM,  seulement ce blé mutant avait déjà contaminé toutes les autres cultures à la surface de la Terre. "Nous n'en savions rien." lâcha le Président. Cela faisait semble-t-il près de vingt ans que les USA cachaient la vérité au reste du monde, par crainte d'une guerre nucléaire. La conséquence de cette mutation sur l'être humain était une inéluctable stérilité sous deux générations tout au plus.  Il me revint alors en mémoire quelques faits divers restés inexpliqués, la disparition mystérieuse du professeur Doherty, célèbre généticien américain, ainsi qu'une hausse spectaculaire de la stérilité parmi plusieurs communautés indiennes du Nevada.

   L'extinction de la race humaine...

   Cette réunion n'eut bien sûr jamais eu lieu.

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    Plusieurs mois s'étaient écoulés, et tout s'était enchaînés très vite. Des fonds spéciaux et occultes m'avaient été alloués sans restriction, comme à chacun des chercheurs présents à la réunion. J'étais en relation quotidienne avec les autres chercheurs eux aussi dans le secret de l’Omega. C'est là que je constatai combien il est aisé de faire disparaître des millions d'euros des comptes de l'État. Il me fallait cacher à mes collègues de l'Université d'Évry les véritables buts de mes travaux. Ce que je fis sans trop de difficultés  étant donné la réputation de rebelle dont je jouissais. Rebelle, je ne l'étais plus aux yeux des Initiés, terme dont nous avions convenus pour nous nommer.

   J'avais tous les moyens possibles à ma disposition, mais je piétinais. Pourtant mon idée était simple : concevoir un être humain génétiquement modifié , par ajout de gènes résistants à l'Omega, ou la neutralisant. Utilisant les bonnes vieilles lois de Mendel, ce gène devait être dominant afin d'être transmis héréditairement. Et les HGM - Humains Génétiquement Modifiés - propageraient par reproduction le remède. Une fois la modification réussie sur un embryon, il serait facile pensai-je de la refaire sur d'autres. Cela impliquait que moi-même je n'aurais probablement pas d'enfant, mais j'avais chassé cette idée de mon esprit depuis longtemps.

   Les initiés de l'INRA avaient d'ors et déjà compris comment le gène mutant se répandaient d'une culture à l'autre, inexorablement. Comment le gène passaient des plantes aux hommes, cela était encore inexpliqué. Et pourquoi le gène affectait la descendance?

   Sur la base d'analyses chimiques, il n'y avait aucun moyen de distinguer le gène de l'Oméga d'un gène sain. On aurait pu s'attendre, comme dans la genèse de tout artefact, à un mélange racémique, contenant autant d'acides aminés lévogyres que dextrogyres. Or il n'en était rien. Imitant la Nature, chaque mutant se présentait sous la forme lévogyre. L'insertion dans le patrimoine génétique humain ne pouvait par conséquent qu'en être facilitée. Je restais néanmoins convaincu qu'il devait être possible de substituer certaines réactions stéréospécifiques lors de la duplication de l'ADN. Qu’est-ce qui pouvait bien augmenter la force des liaisons peptidiques de l’allèle mutante? J'avais besoin de faire un tour en voiture...

   En conduisant, j'étais toujours plongé dans mes méditations et je m'arrêtai juste à temps à un passage à niveau. Un train peut en cacher un autre, lus-je machinalement. Un mensonge peut en cacher un autre. Un gène peut en masquer un autre. Notre Premier Ministre était-il un initié lui aussi? Je me souvins de ces images du journal de 20 heures d'il y a des années, alors qu'il était le leader de la Confédération Paysanne , quand il arrachait des plans d'OGM. Les informations sont tellement diluées et déformées que les évènements du monde arrivaient à l'œil du spectateur lambda comme un magma chaotique et incompréhensible. Des faits apparemment sans relation s'agrégeaient maintenant dans une effroyable logique. L'observation dépend de la théorie. Que penser de ces taux de stérilité anormalement élevé en Pologne? Contrecoup du nuage de Tchernobyl, avaient-ils dit. Et au Nouveau Mexique alors? Je fus brusquement rappelé à l'ordre par des coups de klaxons rageurs.

   Aujourd'hui je devais rencontrer le Professeur Schwinger, une confrère allemande. Elle était fort réputée pour ses travaux sur les jumeaux. La comparaison de couples homozygotes et hétérozygotes constituait il est vrai une voie royale dans une meilleure compréhension des phénomènes épigénétiques. Un vrai jumeau étant en fait un clone naturel de l'autre, cela ouvrait des perspectives, seulement les lois bioéthiques interdisaient certains travaux. Sauf pour nous, les initiés...

   On se retrouva à Nancy, place Stanislas. C'était une très belle femme, grande et élancée. De magnifiques cheveux d'un blond cendré retombaient en cascade sur ses épaules. Wasserfall blond, eût dit Rimbaud. Bien qu'elle fût âgée de 45 ans, son allure et sa prestance lui en faisaient paraître 20 de moins. Souvent courtisée, elle ne s'était cependant jamais mariée. Je n'avais jusqu'alors jamais vraiment prêté attention à sa beauté. Peut-être le cadre romantique de cette place et la chaleur de Juillet y contribuaient-il?

   Après une promenade dans le parc où nous échangeâmes les maigres résultats de nos travaux, nous décidâmes d'aller prendre un café.

   S’exprimant dans un français parfait,  Angela me subjugua par l'étendue de sa culture. Notre agréable conversation dériva bien vite de la biologie, et ce fut avec plaisir que j'acquiesçai à son invitation d'aller faire un tour en voiture. "Et c'est moi qui conduit!" dit-elle avec un sourire malicieux.

   Mais tandis que nous quittions la ville et que nous nous enfoncions dans la forêt, je sentis s'abattre sur moi une fatigue que malgré tous mes efforts je ne pus combattre...

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    Je me réveillai dans une chambre bleue. J'étais allongé tout habillé sur le lit non défait. Je promenai un regard circulaire sur la pièce, décorée de reproductions de Van Gogh. Où étais-je? J'avais manifestement été drogué. Cela prenait un tour inquiétant. J'allai à la porte, mais je ne pus l'ouvrir. Et mon téléphone portable avait disparu. La fenêtre donnait sur un parc dont je n'apercevais la limite, sinon une forêt au loin. Je m'assis sur le lit, tentant d'analyser calmement la situation.

   J'entendis bientôt le bruit d'une clé dans la serrure et Angela parut sur le seuil.

"Qu'est-ce que cela signifie? demandai-je fermement.

- Ne vous affolez pas, répondit-elle avec calme.

- Où suis-je?

- Chez un ami.

- Pourquoi m'avoir drogué?

- Il le fallait.

- Pourquoi?

- Me faites-vous confiance? je ne vais pas vous tuer!

- Pourquoi?

- J'ai peut-être ce que vous cherchez."

   D'un geste, elle m'invita à la suivre. Nous descendîmes un escalier au bout d'un long corridor. Nous étions selon toute vraisemblance dans un château. Ce que je vis en tournant la tête au bas de l'escalier me fit instinctivement reculer d'un pas. Un immense portrait d'Adolf Hitler occupait une bonne partie du mur à côté de moi. " Vous comprendrez dans quelques minutes, ne craignez rien." me dit -elle, tentant dirait-on de me rassurer.

   Peu après parut un vieillard au regard perçant. Il s'avança vers moi en me tendant la main et me dit en français avec un sourire : "Je suis le Professeur Heisenstein. Bienvenue dans mon château." Je ne lui serrai pas la main, ce qui sembla nullement l'affecter. Bien sur, j'avais envie de fuir, mais ma curiosité fut la plus forte, aussi je m'assis sur le divan et écoutai Heisenstein.

   Il avait été durant les années 1930 un jeune chercheur en biologie au service du IIIème Reich, essayant de réaliser les rêves que caressait Hitler sur l'amélioration de la race humaine. Après la guerre, il était parvenu à se cacher, mais sa passion pour ses recherches était si dévorante qu'il ne pût se résoudre à les abandonner. Le château dans lequel nous nous trouvions avait appartenu avant-guerre à une famille juive qui disparut dans l'holocauste. Il ne lui fut pas difficile d'en faire l'acquisition. La vente de toiles de maîtres prises aux Juifs lui permit d'acheter le matériel nécessaire à ses travaux. Il suivait depuis une soixantaine d'années l'évolution des découvertes en génétique, et il était parfois arrivé que ses hypothèses précédassent celles de la communauté scientifique. Il était naturellement au courant de tout ce qui concernait l'Omega. Selon lui, l'homme qui en était à l'origine devait être un de ses anciens collègues, nommé Lippmann. "Déjà à l'époque, c'était son dada. J'ai tout de suite reconnu sa patte. Vous ne vous doutez pas du nombre d'ex-scientifiques au service de notre bon Führer qui ont ensuite travaillé pour les autres. Les recherches militaires ont bien souvent un pas d'avance sur les recherches civiles." conclut-il.

   J'étais resté sans mot dire. Un mélange de répulsion et de fascination habitait mon esprit. Le vieillard reprit : " J'ai la nostalgie du IIIème Reich. A cette époque, les prisonniers du front russe, les homosexuels et même les juifs constituaient un matériel de recherche en quantité quasi illimitée. Combien en ai-je personnellement sacrifié sur l'autel de la science?...Des centaines, probablement. De nos jours, il est tellement plus difficile de se procurer du matériel de qualité. Notre Führer était un visionnaire, mais il a fallu aussi se soumettre à certaines réalités." Face à l'air choqué qui devait se lire sur mon visage, Angela me dit simplement :" Comme vous dites en France, on ne fait pas d'omelette sans casser d'œufs."

   " La Nature est ainsi : certains survivent, d'autres meurent. C'est injuste, immoral, mais c'est ainsi. L'homme a fait du loup un chien. Vos religions stupides, contredisant les volontés de notre Dieu, on fait de l'homme un sous-homme! Il n'y a aucun intérêt à laisser vivre les faibles, les infirmes, les légumes. Si tant est qu'on appelle ça vivre..."

   Je restai sans voix une fois de plus devant la rhétorique implacable du professeur. Avant que je n'ai pu prononcer le moindre mot, il repartit : " Refaire de l' homme un Homme, l'améliorer, c'est le travail de toute ma vie. Je ne fais que corriger les erreurs passées pour remettre l'humanité dans le droit chemin de la volonté divine. J'ose espérer qu'à l'aune de la situation actuelle vous en mesurez la prégnance."

   Heisenstein fit une pause et regarda Angela elle aussi restée muette. " N'est-elle pas resplendissante?" me fit-il en souriant. J'opinai de la tête. " Son père était un ingénieur excellent en mathématiques, doublé d'un remarquable athlète, brillant en football. Grand et blond, bien bâti comme les aimait notre Führer. Quant à feu sa mère, elle était médecin, et remarquable nageuse. De plus, une véritable amie." me dit-il non sans un soupir.

   " Je suppose que notre ami est impatient de connaître la raison de sa présence ici, intervint Angela.

- Nous y venons." lui répondit le vieillard, et, se tournant vers moi : " Je me suis intéressé à vous dès le début de votre carrière. J'ai vu dans vos théories si injustement controversées la marque d'une intelligence supérieure, d'un esprit vif et ouvert, c'est pourquoi j'ai pensé que vous en seriez le plus à même d'apprécier les résultats de mes travaux. Veuillez me pardonner pour les conditions dans lesquelles vous êtes venu chez moi." J'avais hésité à prendre ses propos pour un compliment, venant d'un tel homme. "Pendant que vos recherches à tous piétinaient, les miennes étaient déjà bien avancées. Mais plutôt que de vous encombrer la tête d'explications techniques, laissez-moi d'abord vous présenter les fruits de mes recherches." Le professeur se leva et disparut derrière une porte de l'autre coté de l'escalier. " Mes filles." me glissa Angela. Je n'arrivais pas à y croire. L'humanité sauvée par un nazi coupable de crimes contre l'humanité. Ironie du sort...

   J'entendis tout à coup  le professeur crier en allemand : " Marina, Garance, Diane, venez!" 

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   Je fus quelque peu surpris lorsque je vis paraître trois ravissantes jeunes filles à la suite du professeur. Il était difficile de les imaginer en sauveuses de l'humanité. Toutes trois étaient de type métisse , ce qui me surprit après l'exposé du professeur, alors que je les aurais imaginées blanches et blondes comme leur mère. Si Marina et Garance se ressemblaient beaucoup, et devaient avoir 18 ou 19 ans, en revanche Diane paraissait plus jeune , peut-être 14 ans. Toutes trois étaient fort jolies, bien que d'une beauté différente de celle d'Angela.

   De doux cheveux frisés invitant aux caresses encadraient l'adorable figure de Marina. Des biceps musclés saillaient sous les manches de son pull-over. "Elle est frileuse." me dit Angela. Elle ne mesurait qu'un mètre soixante, mais était de constitution robuste.

   Sa sœur Garance lui ressemblait beaucoup de visage, mais était plus élancée, et devait mesurer un mètre soixante quinze comme sa mère. Un short laissait voir ses cuisses athlétiques et bronzées. Sa peau cependant ne semblait pas avoir la même texture que celle de Marina, mais plutôt celle de Diane.

   La benjamine était d'autre part différente de ses aînées. Agée d'environ une quinzaine d'années, ses cheveux étaient plus bouclés que frisés, comme sa mère.

   Toutes trois me dirent bonjour de leurs voix angéliques, et je fus heureux à ce moment -là d'avoir appris l'allemand. Elles me regardaient avec curiosité, intimidées aussi, n'étant sans doute pas habituées à recevoir de la visite.

" Grand-père, est-ce que je peux retourner jouer? Je veux finir mon rubicube, demanda Diane.

- Oui ma petite, lui répondit affectueusement Heisenstein.

- Et toi Marina, retourne étudier le droit.

- Mais...euh... le droit c'est nul, protesta l'intéressée.

- Quand tu auras fini, je t'expliquerai le mystère des pyramides."

   Sur ces mots, les trois beautés disparurent aussi prestement qu'elles étaient venues et le vieil homme les accompagna.

" Marina est une râleuse, elle a un sacré caractère, mais elle est aussi râleuse que brillante, me dit avec un sourire attendri Angela.

- Et quel âge ont-elles?

- Marina 28 ans, Garance 19 et Diane 14.

- Marina a 28 ans vraiment? Je lui en aurais donné 18.

- Et oui!

- Elle paraît plus jeune, comme sa mère, ajoutai-je.

- Merci."

   Heisenstein revint quelques minutes plus tard. " Ne sont-elle pas magnifiques? me demanda-t-il.

- Oh oui.

- Mais laissez-moi maintenant vous expliquer en quoi elles sont exceptionnelles.

Contrairement aux apparences, toutes les trois sont d'un certain point de vue des triplées, issues du même œuf, que j'avais d'abord séparé en deux. Fécondation in vitro en clair. D'un autre point de vue, ce sont des clones. Leur père était un jeune nègre un peu idiot comme beaucoup de nègres, mais dont les qualités physiques étaient intéressantes. J'ai donc réimplanté le premier œuf dans Angela et conservé dans l'azote liquide le second dans l'attente de progrès en recherche génétique. Marina est la moins améliorée des trois, je n'ai même pas touché à son génome. Les travaux intéressants ne commencèrent réellement qu'avec Garance. Je réitérai le processus de séparation afin de conserver toujours un œuf de rechange. C'est donc sur l'œuf de Garance que j'ai commencé à me livrer à des manipulations eugénistes sérieuses. J'aurais pu le détruire, mais c'était un risque à courir, on ne fait pas d'omelette sans casser d'œuf, et j'en avais de toute façon un autre. La première étape a été de l'immuniser contre toutes les maladies répertoriées en agissant directement sur son matériel génétique. Vous pensez que c'était impossible il y a une vingtaine d'années, n'est-ce pas?

- Pour autant que je sache, oui, répondis-je.

- Eh bien je vous dirais que le cloisonnement de vos institutions scientifiques, entraînant une concurrence et un manque d'échange d'informations entre vos laboratoires rendant plus difficile la progression de vos recherches à tous. Vous avanciez à tâtons dans le noir, tandis que moi je possédais dans toutes leur clarté les connaissances nécessaires. Mais laissons de côté ces considérations de médiocre politique dans lesquelles je m'égare, et revenons à nos moutons.

La molécule d'ADN comporte de nombreuses redondances dont le but semble-t-il est de palier les erreurs éventuelles afin d'assurer une parfaite transmission de l'information. Mon idée a été d'utiliser une partie de ces redondances pour encoder l'immunité aux maladies. L'Omega comprise. Car je savais pour l'Omega. On ne se défait jamais complètement de son passé. Par des moyens dont je vous passe les détails, j'avais pu me procurer une souche. Croyez-moi, je suis admiratif de l'œuvre de Lippmann. Son Omega est une pure merveille, un véritable bijou de destruction. Seulement il y a une faille, que seul un bon généticien doublé d'un bon chimiste pouvait déceler. Et comme vos disciplines sont cloisonnées, cela vous échappe à tous pour l'instant. Du point de vue de la chimie, l'ADN n'est qu'une molécule, ni plus, ni moins. L'Omega idem. Il fallait donc empêcher l'Omega de se substituer à la guanine. C'est là que j'eux l'idée d'utiliser la réaction de Friedel et Craft. Vous n'en avez jamais entendu parler, n'est-ce pas?

- Non, reconnus-je

- Ce problème étant réglé, le suivant était d'en assurer la propagation dans la race humaine. Il fallait donc selon les lois de Mendel que chacune des allèles de Garance soit de type dominant. Par analogie avec la présence ou l'absence de protéine déterminant le groupe sanguin , j'ai orienté mes recherches sur cette base-là. Je sais que vous avez eu la même idée, sans toutefois parvenir à la concrétiser. La thermodynamique est cette fois-ci venue à mon secours. La fixation de la protéine idoine ne pouvait se faire qu'à une température de 1213°K, ou par ajout d'un catalyseur. Comme une telle température détruirait l'ADN, il a fallu trouver le bon catalyseur. A ce stade, ma crainte était que ce mécanisme artificiel ne se reproduise pas spontanément en milieu non catalysé. Mais il fallait que j'essaie. Je le sentais comme une nécessité impérieuse. Et ça a marché. Je dois avouer que je me retrouvai en face d'un phénomène que scientifiquement je ne comprends pas encore. Ma foi, la Vie finit toujours par se frayer un chemin. Des années de travail, dont les journées de travail de 20 heures n'étaient pas rares. Mais je suis aujourd'hui satisfait de clouer le bec à Lippmann!"

   Il me restait à comprendre pourquoi la texture de la peau de Garance et de Diane semblait différente de celle de Marina. Cela m'intriguait. " Vous savez qu'il faut se préparer à l'éventualité d'un réchauffement climatique et à une diminution de l'épaisseur de la couche d'ozone, me dit le professeur. La peau des nègres est, il faut le reconnaître, la mieux adaptée à cela. Je ne pouvais cependant pas me résoudre à voir disparaître la race blanche, aussi le métissage était la seule solution. Vous froncez les sourcils quand je parle de race blanche, cela ne me surprend pas... Mais c'est sans importance... Par ailleurs, une nouvelle ère glaciaire est tout aussi envisageable. Il fallait donc que les nouveaux hommes résistent au froid. Je me suis inspiré de la Nature, et appliqué le même procédé de substitution génétique à Garance et Diane. Cela explique qu'elles ne soient pas frileuses comme l'est leur jumelle Marina. En fait, Garance et Diane ont dans leur ADN une infime quantité d'un gène étranger, celui du phoque à capuchon."

   Plusieurs jours avaient passé, et j'étais toujours au château. Marina, Garance et Diane s'étaient habituées à ma présence, et des liens d'amitié commençaient à se nouer. Heisenstein m'avait montré son antre où il faisait ses recherches, dont l'équipement était digne des meilleurs laboratoires du CNRS. Même si tout ce qu'il m'avait expliqué paraissait cohérent, il me fallait des preuves. " Vous en aurez." fut la seule réponse du vieillard. Le sort de l'humanité suspendu aux travaux d'un vieux nazi, voilà qui n'était guère réjouissant. Et les informations sur l'était actuel des recherches émanant des différents laboratoires à travers le monde, que collectait Angela, confiaient au pessimisme.

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   Moi qui avais fumé jusqu'à deux paquets de cigarettes par jour, je n'aurais jamais pensé atteindre l'âge de 89 ans.

   Le professeur mourut peu de temps après mon incroyable séjour chez lui. Angela et moi-même rassemblâmes et ordonnâmes les centaines de feuillets qui composaient ses notes, et nous les diffusâmes dans la communauté scientifique. Nous reçûmes le Prix Nobel, mais nous tûmes le nom de celui qui aurait dû en être le lauréat. On dit que le chemin de l'enfer est pavé de bonnes intentions. Et si, également, le chemin du paradis en était pavé de mauvaises? Quoi qu'il en soit, la personnalité de Heisenstein restait une énigme dont la clé disparut avec lui.

   S'appuyant sur ses travaux, une vaste opération de clonages et de fécondations fut organisée. Ainsi, en secret, une  nouvelle humanité avait commencé à remplacer l'ancienne, toutes deux inconscientes de la vérité. Les initiés qui eurent la tentation de parler, ou qui commencèrent à le faire, furent réduits au silence. L'éparpillement des savoirs restait cependant le meilleur moyen de préserver le secret.

   J'étais resté en contact avec les trois filles d'Angela, mais avec le temps ceux-ci s'étiolèrent un peu. Je sus que Marina était devenue une championne de body building, et qu'elle s'était mariée avec un dénommé Jérôme, individu globalement médiocre, sans qualité particulière. Celui-ci exerçait la noble profession de vigile chez Saint Maclou, sa pilosité excessive lui permettant tel le caméléon de passer inaperçu au milieu des moquettes. Ils sont heureux comme ça, paraît-il, et ont eu quatre enfants. Le cœur a ses raisons que la raison ne connaît pas. Garance, après de brillantes études de droit, dirigeait un grand cabinet d'avocats, travaillant 70 heures par semaine. Elle est restée vieille fille. Elle n’a jamais voulu avoir d’enfant, laissant inutilisé son formidable potentiel. Que peut-on contre la liberté individuelle et le droit des femmes à disposer de leur corps? Quant à Diane, elle avait enterré l'art contemporain remettant à la mode le métier en peinture, la sensation esthétique primant sur le concept. Son œuvre la plus célèbre s'appelle "Mon cerveau est un rubicube". On raconte qu'elle aurait couché avec le tout Paris culturaux. Elle aurait eu, selon la légende, des dizaines d’enfants, tous placés à l’assistance. Diane la chasseuse d'hommes...En repensant qu'elles étaient toutes trois issues du même œuf, je me suis souvent dit qu'une synthèse des trois aurait donné la femme idéale.

   Je me suis retiré du monde scientifique quelques mois après l'obtention du Nobel pour me consacrer à la philosophie. Science sans conscience n'est que ruine de l'âme, dit-on. J'avais passé la majeure partie de ma vie dans un matérialisme positiviste, attitude courante chez les chercheurs, n'envisageant les phénomène vitaux que j'étudiais que sous leur aspect mécaniste. Une intuition mystérieuse m'avait poussé à la lecture de Hegel. Au commencement était l'Idée, puis l'Idée se fit Nature, puis la Nature engendra l'Homme, puis l'Homme retourna à l'Idée. La Nature, l'Homme, l'Idée, Dieu, le Tout était dans l'Un, l'Un était dans le Tout, couple dialectique indissociable.

   Il n’y avait toujours pas eu d’indice augurant d’un bouleversement climatique dans un futur proche. Peut-être nous étions-nous trompés? La météorologie était loin d’être une science exacte.

   Les humains disparaissaient peu à peu. Les pos-humains aussi. Nous avions échoué dans  notre tentative de créer un surhomme. Les taux de stérilité  étaient proches de 100%, et bientôt les atteindraient. C'en était fini de la race humaine. Je songeai à arrêter l'écriture de mon témoignage, mais j'avais le vague espoir qu'un jour des extraterrestres tombassent dessus. On écrit toujours pour quelqu'un, disait Sartre. Il n'avait pas tort.

   Le facteur sonna deux fois, comme toujours. C'était une lettre venant du fils aîné de Marina et de son homme-moquette. Bon Dieu, comment s'appelle-t-il déjà? Un faire-part de naissance! C'était impossible! Passé deux générations, la stérilité était inéluctable! Je leur téléphonai, et ils me firent écouter les cris de leur bébé. Fiévreusement  je me connectai à Internet, je savais où chercher, moi l'ex-initié. Ça et là dans le monde, des enfants naissaient. En petit nombre certes, mais la Vie s'était frayée un chemin. L'espoir renaissait.

   Nous avions fait fausse route en voulant créer un être surévolué. Concevoir un individu était une erreur. La Nature, dans son infinie sagesse, avait pris soin de ne pas mettre tous ses œufs dans le même panier, contrairement à nous. La Nature avait réussi sans rien faire de plus là où nos plus brillants esprits avaient échoué. Tout était déjà là. Ironie du sort, une fois de plus. L'anémie falciforme est une maladie héréditaire permettant de résister au paludisme. En voulant lutter contre une maladie, nous nous exposions à une autre. Le Mal peut devenir le Bien, et vice-versa. Ce qui dans certains cas est une faiblesse est d'autres une force. Ce qui fait notre force, à nous humains, ne réside pas dans les attributs d'un individu, aussi exceptionnels soient-il, mais dans la richesse et la diversité de toute notre race. Il y aurait toujours, quoi qu'il arrive, des hommes pour s'adapter et survivre. J'en étais convaincu.

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   Je me suis allongé. Je suis heureux. Il me revient en mémoire ces phrases de Claude Bernard qui maintenant prennent  une signification mystique : " Il n'y a aucune réalité objective dans les mots vie, mort, maladie, santé. Ce ne sont que des expressions dont nous nous servons pour abréger le langage." Aujourd'hui je comprends. La maladie, la santé ne sont qu'une. La vie et la mort ne sont qu'une. Je sais que chaque atome de mon être est lié avec chaque atome de l'Univers.  Je sais que par le miracle de la Vie, je suis lié à chacun des autres hommes. Je sais que l'Un se fond dans le Tout. Je sais que, là-bas, quelqu'un m'attend. En sortant, je sens le froid envahir mon corps. Un Temps nouveau s'annonce.

 

 © Abricotine

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