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   Lucien entama au piano la première Gymnopédie. Bien qu'il maîtrisât depuis fort
longtemps ce célèbre morceau d'Erik Satie, chacune de ses exécutions était un
plaisir renouvelé. cette musique propice à la rêverie lui avait souvent fait
penser à l'eau d'une rivière s'écoulant sous un pont avec pour toile de fond
le soleil couchant. la caresse de ses doigts glissant sur les touches d'ivoire lui
procurait également un vif plaisir dont il ne se lassait jamais. l'odeur du bois
n'y était pas non plus étrangère.

   Lucien n'ignorait pas que c'était un luxe de posséder un piano droit, même
d'occasion. Il avait dû consentir à de nombreux sacrifices pour pouvoir se
l'offrir. Comme il habitait en appartement, il avait recouvert les murs de
la pièce où se trouvait son instrument d cartons d'œufs afin d'atténuer
les bruits et de ne pas déranger ses voisins. Ces derniers ne s'étaient
d'ailleurs jamais plaints, excepté un soir où il avait invité quelques amis
musiciens pour faire un bœuf. Un amplificateur de guitare laissé là par
l'un d'eux lui rappelait cet évènement.

   Il se leva puis s'alluma une cigarette. fumer était l'une de ces petites
choses qu'il s'accordait, comme l'alcool, agréables quoique dangereuses
en grande quantité. L'on entendait plus dans l'appartement, et presque
imperceptiblement,  que le battement imperturbable du métronome qu'il
n'avait pas arrêté. Il alla à la fenêtre contempler le soir qui descendait
doucement sur la ville. C'était le meilleur moment de la journée.

   Des claquements de talons provenant du couloir se conjuguèrent
bientôt aux battements du métronome, formant un étrange ballet
rythmique. Lorsqu'ils eurent atteint leur paroxysme, les claquements
cessèrent. Ce bruit l'avait tiré de sa torpeur. Lucien l'avait reconnu,
il lui était familier. Il s'agissait des escarpins de sa chère et tendre
amie Laurence. Malheur! Tout entier absorbé par la musique, leur
rendez-vous lui était sorti de la tête. Il s'en voulut d'être aussi distrait.

   A peine eut-il ouvert la porte qu'elle l'embrassa. elle s'indigna pour la
forme de ce qu'il ne fut pas prêt. Ayant pris l'habitude de ses étourderies,
elle avait aussi pris celle d'arriver en avance. Elle avait revêtu la robe de
velours noir qu'il aimait tant , légèrement décolletée et tombant juste
en dessous du genou. Son rouge à lèvres de couleur vive contrastait avec
la pâleur de son visage encadré de longs cheveux noirs.

   Après avoir avalé en hâte un repas frugal, il se doucha et s'habilla.
Comme il ne savait pas s'arranger, Laurence l'aida à soigner sa mise.
Et dire qu'il allait sur ses trente ans!  Il fat toutefois reconnaître que
notre héros le faisait un peu exprès. Ils purent enfin partir pour le
théâtre, somme toute sans beaucoup de retard.

    A l'entracte, alors qu'il allait assouvir un besoin naturel, Lucien
rencontra par hasard une ancienne camarade de lycée, qui devint
un moment beaucoup plus qu'une camarade. elle était accompagnée
d'une amie qui les laissa peu après. Était-ce le souvenir de quelque
nuit d'été? Était-ce la robe affriolante que portait Caroline? Quoi qu'il
en fût, notre homme ne put résister à la tentation. Et ce fut réciproque.
La pièce avait reprise et il n'était pas revenu auprès de Laurence.

   Lucien et Caroline se réfugièrent finalement dans la salle servant
d'entrepôt pour les décors. Il n'avait jamais imaginé qu'il pût un jour
y faire l'amour. Ce fut elle qui eut cette brillante idée, elle avait en
effet travaillé dans ce théâtre. Au milieu de ruines de carton-pâte,
ils étendirent un rideau de velours rouge qu'ils avaient découvert en
assez bon état et qui servit d'écrin à leurs ébats amoureux. Pour tout
éclairage, ils n'eurent que la fragile lueur d'une lampe de poche oubliée là.

   Elle lui déboutonna rapidement la chemise tandis qu'il remontait
sa minijupe de velours. Cette matière avait toujours suscité en lui si
réceptif aux sensations tactiles une émotion particulière. Il posa sa
montre, trouvant qu'elle le gênait, et la mit dans sa poche. Au
contact de Caroline, Lucien retrouva cette séduction de la peau
satinée qui l'avait envoûté à l'époque. Il fit glisser sur elle ses habiles
doigts de musicien. le corps de sa partenaire répondait à ses caresses
mieux encore que son piano. Sa cuisse était toujours aussi ferme,
le mollet d'un galbe parfait. il respira l'odeur de sa chevelure. elle
avait encore ce parfum qui s'exhalait d'elle comme une invitation
à la concupiscence. Le contact des mains expertes de Caroline
l'excita au plus haut point.

   Mais se rappelant brutalement l'endroit où ils se trouvaient, ils ne
s'attardèrent plus sur les préliminaires, qui étaient pourtant leurs
moments préférés auparavant.

   Lucien lui demanda s'il pourrait la revoir. son amante prit un air
embarrassé. Elle lui confia alors qu'elle était bisexuelle. La jeune femme
qui l'accompagnait, était lesbienne et elles vivaient ensemble. Comme
elle tenait beaucoup à elle, elle ne voulait pas risquer de gâcher une
si belle histoire pour une banale infidélité. Ce soir était une exception
due à une faiblesse passagère. Lui avait en réalité les mêmes sentiments
pour Laurence. les paroles de caroline le ramenèrent à la raison.

   Pour expliquer sa longue absence, Lucien prétexta - ce qui n'était
pas tout à fait faux - la rencontre d'un ami de lycée avec lequel ils
avaient bavardé sans faire attention à la reprise. Laurence, captivée
par la pièce, ne s'était heureusement pas rendue compte du
laps de temps écoulé.

    A la fin du spectacle, il revit Caroline, mais seule, son amie l'ayant
quittée quelques instants. Dommage, se dit-il, j'aurais bien aimé faire
sa connaissance.  Mais un ami saxophoniste les avaient invités à prendre
un verre et il dut le suivre, Laurence à ses côtés.

   Comme les deux musiciens avaient entamé une discussion qui
l'ennuyait, Laurence s'esquiva un long moment. Elle revint au bras
d'une jeune femme - celle qui accompagnait Caroline -  avec laquelle
elle devisait gaiement. Elle dit alors tranquillement à Lucien :
"Mon chéri, voici ta montre, tu l'avais oubliée."

 © Abricotine

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