C'était elle, aucun doute.
La
journaliste avec qui j'avais
rendez-vous. Enfin presque. En effet,
par suite d'inénarrables péripéties,
mon ami Laurent, jeune styliste
prometteur à qui serait consacré un
article
dans un magazine de mode, ne
pouvait arriver
à l'heure prévue au bar où
ils devaient
se retrouver. N'ayant pu
de surcroît la prévenir de son
retard, il m'avait envoyé en
catastrophe pour l'attendre et la
faire patienter, habillé d'une de ses
créations et
muni de son press-book.
Mignonne.
Bien fringuée. Normal.
Elle
avait de longs cheveux roux coiffés
en anglaises lui retombant sur les épaules.
Son chemisier était ouvert sur un top
largement décolleté mettant en
valeur
son avantageuse poitrine. Son
pantalon aux multiples reflets moulait
de façon
sensuelle ses cuisses et ses
hanches. Elle portait des sandales de
cuir noir verni
dont les talons
soulignaient la finesse de ses
chevilles. Une femme cherchant la
bagatelle ne s'habillerait pas
autrement. Il fallait cependant plus
que cela
pour me séduire.
Elle
alla directement vers moi. Vêtu d'une
chemise en nylon aux motifs inspirés
par un célèbre tableau de Mondrian,
il m'était difficile de passer inaperçu.
-
Bonjour. Maud Ferrand. Laurent Rumbach,
je suppose, me dit-elle en me tendant
la main.
Une
idée me traversa l'esprit.
-
C'est moi-même. Enchanté, lui répondis-je.
Je
me savais parfaitement capable de
jouer le rôle du jeune styliste. Il
m'arrivait
souvent d'assister mon ami,
en échange de quelques vêtements.
J'avais par conséquent
acquis une
bonne connaissance de l'univers de la
couture. Ceci constituait par
ailleurs
un bon moyen d'être bien habillé à
moindre coût. Je la priai de
m'excuser
un instant et me dirigeai
vers le téléphone attenant aux
toilettes. J'expliquai à
Laurent
qu'elle n'était pas venue à la suite
d'un contretemps de dernière minute,
mais qu'elle avait laissé un message
au patron du bar lui donnant
rendez-vous
le lendemain. J'avais
l'habitude d'être honnête, on me
disait même cynique,
néanmoins je
savais mentir quand il le fallait.
Après
avoir échangé quelques banalités,
elle me demanda de lui montrer le
book.
En le sortant de ma sacoche, je
fis glisser par inadvertance un
exemplaire des
œuvres complètes de
Baudelaire dont je ne me séparais
jamais. Elle me sourit.
-
C'est mon poète préféré, quelle coïncidence,
me dit-elle. Ah! "Les Fleurs du
Mal",
"Les Paradis
artificiels"...la mode n'est-elle
pas un paradis artificiel?
Remarque
d'une surprenante profondeur en égard
à la culture qu'elle devait avoir.
J'entrepris de la tester un peu.
-
C'est vrai... Et je dois vous confier
que "Le peintre de la vie
moderne" n'est pas
étranger à
ma vocation de couturier.
-
Vous faites sans doute référence à
ses propos sur les femmes et leurs
toilettes ainsi
qu'à son éloge du
maquillage. Thèmes très
baudelairiens, n'est-ce pas?
Brillant.
Je la prenais pour une de ces jeunes
femmes superficielles...
Comme quoi,
j'avais moi aussi mes préjugés.
S'ensuivit
une agréable conversation sur l'art
et la littérature. Comme moi,
elle
s'avouait subjuguée par ce parfum de
sensualité tour à tour bestiale et
raffinée qui s'exhalait des
"Fleurs du Mal". Même si
parfois elle ne comprenait
pas le sens
d'un poème, sa lecture à haute voix
produisait toujours sur
elle une sorte
d'envoûtement. Je fus tenté un
instant de lui dire qu'il m'arrivait
de taquiner la muse. Je me retins. Au
fil de la conversation, elle m'apparut
peu
à peu sous un nouvel éclairage.
Elle s'était embellie en quelques
minutes.
Maud
- elle m'avait invité à nous appeler
par nos prénoms - avait complètement
oublié
l'objet de ce rendez-vous. Ce
fut me sembla-t-il une remarque sur
Oscar Wilde qui la
rappela à son
devoir. Je lui tendis machinalement le
press-book.
-
J'aimerais beaucoup voir vos
dernières créations, si cela ne vous
ennuie pas, me dit-elle.
Voilà qui
fleurait bon le prétexte pour se
retrouver en tête-à-tête.
Ce
ne fut qu'en arrivant que je m'aperçus
que nous étions chez moi. Obnubilé
par
un violent désir, mes pas m'y
avaient conduit instinctivement. Il me
fallait
trouver rapidement une parade.
Par bonheur, elle flânait dans le
salon.
Elle avait laissé son
chemisier et son sac sur le sofa.
-
C'est drôle, je ne l'imaginais pas du
tout comme ça, votre appartement, me
dit-elle.
Bah, qu'importe!
Quand
à moi je restais silencieux, réfléchissant
toujours, et je continuais à
l'observer.
Elle s'arrêta subitement
et se tourna vers moi.
-
Baisez-moi, me fit-elle de ce ton désinvolte
qu'elle semblait garder en toute
circonstance.
Vous en avez envie et
moi aussi, reprit-elle. Vous me
regardez avec des yeux brûlants
de
convoitise depuis tout à l'heure. Je
m'en suis bien rendue compte. Cessons
de
perdre notre temps.
Voilà
qui avait le mérite d'être clair.
D'ordinaire,
les choses ne se font pas aussi
promptement. Il s'établit un jeu de
séduction
plus ou moins intéressant dont la
finalité est bien connue de tous les
acteurs, sans pour autant qu'ils se
l'avouent à eux-mêmes. L'on pourrait
qualifier ce comportement de mauvaise
foi. Tout bien considéré, une
relation
sexuelle est un acte aussi
anodin que celui de manger du
chocolat. Nous aurions
tout le temps
par la suite de goûter l'un à
l'autre de façon plus spirituelle.
Elle devait penser comme moi. Il était
rare de tomber sur des filles aussi
intelligentes. Décidément, Maud me
plaisait de plus en plus.
Je
l'embrassai donc et mes mains
descendirent rapidement vers l'endroit
que
je convoitais le plus.
Indescriptible jouissance au contact
du satin, seconde
peau artificielle épousant
à merveille ses formes. Jusqu'à présent,
j'avais
toujours considéré le vêtement
féminin comme un joli paquet cadeau
que je m'empressais de défaire,
pareil en cela aux enfants à Noël.
Il était
une invitation au plaisir,
mais il n'était pas le plaisir.
J'ignorais qu'un banal
morceau d'étoffe
pût procurer autant d'émotion. Je ne
savais plus si c'était
Maud qui
rendait le contact du tissus aussi
jouissif ou si c'était le contraire.
Aujourd'hui tout un monde de
sensations nouvelles s'ouvrait à moi.
J'avais
certes l'habitude de palper
quantité d'étoffes, mais elles
restaient inanimées
sur des cintres,
tandis que celle-ci prenait vie sur
les fesses de ma chère Maud.
Je décidai
donc de ne pas la déshabiller tout de
suite. Baudelaire exigeait bien
de
Jeanne qu'elle restât vêtue pour
faire l'amour, paraît-il.
Mais
ma complice ne tarda pas à
s'apercevoir de l'insistance avec
laquelle
je m'occupais
de la même
partie de son corps.
-
Est-ce le satin qui te fait pareil
effet? me demanda-t-elle d'une voix détachée.
-
Je crois bien que oui, lui
confessai-je.
Nos
lèvres s'unirent de nouveau et je
laissai un instant mes doigts glisser
sur ses
cuisses et sa croupe. Puis mes
mains remontèrent dans son dos. Je
fis glisser les
fines bretelles de son
top et j'entrepris de douces caresses
sur ses épaules et sur
ses seins. Sa
peau était encore plus douce que le
satin. Et comme elle sentait
bon! Son
parfum suave valait mille mots
d'amour. Elle avait déboutonné ma
chemise et me l'enleva pour la jeter
au loin. Je commençais à l'imiter
avec son top
lorsque je vis Laurent à
l'entrée du salon.
-
Eh bien, Fabrice, on ne s'emmerde pas,
me fit-il d'un ton goguenard.
Je
me tournai vers Maud, confus.
-
Je savais, me dit-elle. J'ai voulu
m'amuser un peu. Laurent a fini par
retrouver
mon numéro de téléphone
et m'a appelée juste avant que
j'arrive au rendez-vous.
-
Ne vous voyant pas arriver à
l'atelier, je suis allé au café et
j'ai vu que vous étiez
partis. Et me
voilà! Veuillez pardonner,
Mademoiselle, l'impertinence de mon
ami.
-
Nous étions deux coupables, fit Maud
en riant.
Laurent
se décrispa un peu. Il avait pris le
parti de l'humour pour dédramatiser
la
situation,
mais craignait pour
l'article.
-
Si nous allions maintenant voir vos
derniers modèles, mon cher Laurent?
suggéra Maud,
comme si de rien n'était.
L'article qu'elle lui avait
consacré était élogieux. Je n'étais
pas étranger, je pense,
à son succès.
Pour la remercier, Laurent lui avait
fait cadeau d'une de ses créations.
Par mégarde - ou exprès - elle avait
oublié son pantalon de satin stretch
dans son
atelier. Elle ne l'a jamais récupéré.
Moi, si. Mes tentatives pour la revoir
restèrent
vaines. J'étais, je crois,
tombé amoureux. Pour la première
fois.
Il
m'arrive parfois de laisser mes doigts
glisser sur le satin, et je respire
alors
son odeur, et j'entends sa chère
voix me parlant de Baudelaire, et je
revois ses
longs cheveux roux.
©
Abricotine










